Elle n’avait pas été recrutée.
Pour la première fois de sa vie, son nom n’avait pas suffi.
Elle avait pleuré.
Puis recommencé.
Trois mois plus tard, Maria l’avait engagée sur un contrat de projet.
Pas par gentillesse.
Parce que sa seconde candidature était meilleure.
Victoire découvrit les tableaux Excel.
Les dossiers incomplets.
Les appels à huit heures du matin.
Les candidats qui abandonnaient.
Les budgets.
Les comptes rendus.
Les erreurs qu’il fallait corriger sans pouvoir appeler son père.
Elle détesta les deux premiers mois.
Puis devint utile.
Cela changea davantage Camille que toutes ses excuses.
Victoire approcha.
— Bonsoir.
— Bonsoir.
Antoine embrassa sa fille.
Puis s’éloigna volontairement.
Victoire regarda la piscine.
— On aurait pu mettre la scène de l’autre côté de la villa.
Camille sourit.
— Vous avez peur ?
— Je respecte désormais beaucoup la distance réglementaire autour des bassins.
Camille rit.
Leur relation était devenue étrange.
Pas une amitié complète.
Pas seulement une ancienne hostilité.
Quelque chose entre les deux.
Victoire regarda les invités.
— Maria veut que je prenne la parole.
— Mauvaise idée.
— Merci.
— Vous m’avez demandé mon avis ?
— Non.
Camille sourit.
Puis aperçut une jeune serveuse traverser la terrasse avec un plateau.
Un invité recula immédiatement pour lui laisser de la place.
— Pardon.
— Merci, monsieur.
Rien d’extraordinaire.
Camille suivit la scène du regard.
Victoire aussi.
Elle comprit ce que Camille observait.
— Je remarque ça maintenant.
— Quoi ?
— Les petites choses.
Camille regarda la jeune serveuse s’éloigner.
— Ce sont souvent les plus fiables.
La soirée commença.
Maria monta sur scène.
Pas d’immenses écrans.
Pas de vidéo émotionnelle.
Elle parla des élèves.
Pas des donateurs.
Un jeune homme nommé Yanis raconta comment il avait travaillé quatre étés comme saisonnier sans jamais imaginer pouvoir devenir responsable de réception.
Une femme de trente-six ans expliqua qu’elle avait quitté l’école à seize ans et venait d’obtenir une certification en gestion hôtelière.
Puis Maria invita Victoire.
Camille croisa les bras.
Victoire prit le micro.
Elle sembla nerveuse.
Cela aussi était nouveau.
— Il y a deux ans, commença-t-elle, je pensais connaître l’hôtellerie parce que j’avais grandi dans des hôtels.
Elle regarda Maria.
— Je connaissais surtout les chambres dans lesquelles je dormais.
Quelques rires légers.
Victoire continua.
— J’ai longtemps cru que le service était quelque chose qui existait autour de moi.
Elle marqua une pause.
— Je n’avais jamais réfléchi à ce qu’il coûtait aux personnes qui le rendaient possible.
Elle ne mentionna pas la piscine.
Pas Camille.
Pas la vidéo.
Elle parla du programme.
Des étudiants.
Des saisonniers.
De ce qu’elle avait appris.
Puis elle termina :
— Je ne suis pas ici pour expliquer que j’ai changé. Ce n’est pas à moi de le déclarer. Je préfère simplement continuer à travailler assez longtemps pour que les autres puissent le constater.
Camille baissa légèrement les yeux.
C’était probablement la meilleure chose que Victoire avait dite depuis qu’elles se connaissaient.
Après le discours, Antoine rejoignit Camille.
— Vous avez écrit ça ?
— Non.
— Vraiment ?
— Vraiment.
Il sourit.
— Alors elle apprend.
— Oui.
Plus tard, lorsque la majorité des invités furent partis, Camille resta sur la terrasse.
Comme toujours.
Elle aimait voir ce qu’un événement devenait une fois les personnes importantes parties.
Des nappes.
Des verres.
Des chaises.
Des équipes fatiguées.
La réalité revenait vite.
Victoire aidait Maria à rassembler des dossiers.
Camille s’approcha.
— Vous savez qu’il existe des équipes pour ranger.
Victoire leva un paquet de documents.
— Je ne touche pas aux verres.
— Sage décision.
— Je grandis.
Elles rirent.
Puis Victoire devint sérieuse.
— Camille ?
— Oui ?
— Je peux vous demander quelque chose ?
Camille savait déjà.
— Vous voulez savoir si je vous ai pardonnée.
Victoire acquiesça.
Camille regarda la piscine.
Deux ans auparavant, elle avait répondu : pas ce soir.
Six mois plus tard : je ne sais pas.
Aujourd’hui, elle connaissait la réponse.
— Oui.
Victoire resta silencieuse.
Ses yeux s’humidifièrent.
— Vraiment ?
— Oui.
— Pourquoi maintenant ?
Camille réfléchit.
— Parce que vous avez changé quand il n’y avait plus personne à convaincre.
Victoire baissa les yeux.
Camille poursuivit :
— Mais pardonner ne veut pas dire que ce que vous avez fait devient acceptable.
— Je sais.
— Cela veut simplement dire que je n’ai plus besoin de vous enfermer dans la personne que vous étiez ce soir-là.
Victoire hocha lentement la tête.
— Merci.
Camille lui sourit.
— Ne me poussez plus jamais dans une piscine.
Victoire éclata de rire.
— Marché conclu.
Antoine apparut derrière elles.
— Puisque nous parlons enfin de cette soirée, j’ai une question.
Camille soupira.
— Laquelle ?
— Qui avez-vous appelé exactement quand vous avez dit : « Ouvrez le portail » ?
Victoire se tourna immédiatement.
— Oui ! Je veux savoir aussi.
Camille les regarda.
— Marc.
— Quel Marc ? demanda Antoine.
— Le responsable sécurité.
Victoire cligna des yeux.
— C’est tout ?
— C’est tout.
— Et le convoi ?
— Il attendait déjà en bas.
Antoine fronça les sourcils.
— Toute l’équipe du conseil ?
— Nous devions signer le partenariat.
Victoire ouvrit la bouche.
— Donc vous n’avez pas fait venir huit voitures pour m’intimider ?
Camille rit.
— Vous pensiez vraiment que j’avais organisé un convoi entier après être tombée dans l’eau ?
— Pendant deux ans.
— C’est très flatteur pour mon efficacité.
Antoine éclata de rire.
Victoire posa une main sur son front.
— C’est affreux.
— Pourquoi ?
— Parce que dans ma tête, vous étiez devenue une sorte de reine mafieuse de l’hôtellerie.
Camille rit davantage.
— Je vais éviter de répéter ça au conseil.
Pendant quelques minutes, ils rirent tous les trois.
Le passé ne disparut pas.
Mais il avait cessé de contrôler la pièce.
Lorsque Antoine partit, Camille resta seule avec Victoire.
La mer était calme.
La piscine aussi.
Victoire demanda :