Il portait une vieille veste en cuir noir, un jean sombre et des chaussures marquées par le temps. Ses cheveux noirs étaient traversés de mèches grises. Son visage portait plusieurs cicatrices discrètes.

Il n’avait rien d’un client habituel des boutiques luxueuses.

Un agent de sécurité l’avait suivi du regard depuis l’entrée.

Daniel était venu rencontrer un ancien collègue dans un café situé sous la verrière.

Il n’avait pas vu cet homme depuis quinze ans.

Il espérait enfin obtenir une information sur une disparition qui avait détruit sa vie.

Lorsqu’il entendit le bruit de la chute, il se retourna.

Il vit une jeune femme au sol.

Une béquille à plusieurs mètres.

Une autre sous un banc.

Une femme en robe noire debout devant elle.

Daniel ne réfléchit pas.

Il s’avança.

— Écartez-vous, dit-il.

Vanessa tourna la tête.

— Et toi, tu es qui ?

Daniel l’ignora.

Il s’agenouilla près de Dany.

— Vous êtes blessée ?

— Ma jambe…

— Ne bougez pas tout de suite.

Il ramassa la première béquille.

Puis la seconde.

Il les posa soigneusement à côté d’elle.

— Quelqu’un peut appeler la sécurité médicale ? demanda-t-il.

Personne ne répondit.

Daniel regarda les voyageurs.

— Maintenant.

Une femme sortit enfin son téléphone.

Daniel commença à rassembler les affaires tombées du sac.

Le portefeuille.

Les papiers.

La petite boîte.

Vanessa observait chacun de ses gestes avec une inquiétude croissante.

— Laissez ça, dit-elle.

Daniel releva les yeux.

— Pourquoi ?

— Ce ne sont pas vos affaires.

— Ce ne sont pas les vôtres non plus.

Il ramassa une chaîne en or.

Puis une seconde.

Sa main se figea.

Les deux chaînes semblaient presque identiques.

L’une portait un petit médaillon rond.

L’autre un pendentif en forme de demi-soleil.

Daniel rapprocha les deux bijoux.

Le demi-soleil s’emboîta parfaitement dans une cavité située derrière le médaillon.

Ses doigts se mirent à trembler.

Il connaissait ces bijoux.

Il les avait achetés vingt-cinq ans plus tôt dans une boutique de Belleville.

Un pour lui.

Un pour sa fille.

Il leva lentement la chaîne.

— Non…

Dany le regarda.

Daniel ne semblait plus voir le centre commercial.

Il voyait une petite chambre.

Un berceau blanc.

Une femme endormie près d’un nouveau-né.

Il entendait une voix lui dire :

— Tu devrais faire graver son prénom.

Il voyait ses propres mains attacher cette chaîne autour du cou d’un bébé de quelques mois.

Daniel tourna le médaillon.

À l’arrière, malgré les rayures, une inscription apparaissait.

À DANY, POUR TOUJOURS.

Le souffle lui manqua.

Vanessa fit un pas en arrière.

— Donnez-moi ça, dit-elle.

Daniel leva les yeux vers elle.

— Pourquoi ?

— Cette fille les a probablement volés.

Dany pâlit.

— Quoi ?

Vanessa désigna les chaînes.

— Je connais ces bijoux. Ils appartenaient à une famille de Neuilly.

Daniel se releva lentement.

— Vous mentez.

— Vous ne savez rien.

— Je sais exactement à qui ils appartiennent.

Il remonta la manche de sa veste.

Sur son avant-bras apparaissait un tatouage ancien.

Quatre lettres simples :

DANY

Sous le prénom se trouvait le même demi-soleil que sur le pendentif.

Dany fixa le tatouage.

Puis le collier.

Puis le visage de Daniel.

Quelque chose en elle se brisa.

Depuis l’enfance, elle faisait un rêve récurrent.

Une voix masculine prononçait son prénom.

Une main dessinait un soleil sur un mur.

Une veste en cuir sentait la pluie et le tabac froid.

Elle avait toujours cru que ces images venaient de son imagination.

Maintenant, l’homme devant elle portait ce soleil sur la peau.

— Daniel… ? murmura-t-elle.

Daniel s’agenouilla de nouveau.

Ses yeux se remplirent de larmes.

— Comment connaissez-vous mon prénom ?

Dany respirait difficilement.

— Je ne sais pas.

Vanessa recula encore.

Cette fois, Daniel la vit.

La peur dans ses yeux.

La manière dont elle regardait les documents dispersés.

Il comprit qu’elle savait quelque chose.

— Vous la connaissez, dit-il.

— Non.

— Vous saviez pour les colliers.

— Je les ai déjà vus, c’est tout.

Daniel ramassa la photographie ancienne.

Il la retourna.

On y voyait un jeune Daniel, vingt ans plus tôt, portant un bébé dans ses bras.

À côté de lui se tenait une femme blonde.

Au dos, une date et une phrase :

Daniel, Claire et notre petite Dany — 2002.

Dany porta une main à sa bouche.

Daniel regarda la photographie.

Puis elle.

Le même regard.

La même forme de menton.

La même petite cicatrice près du sourcil gauche.

— Mon Dieu, souffla-t-il.

La sécurité arriva enfin.

Un agent s’approcha de Vanessa.

— Madame, plusieurs témoins affirment que vous avez volontairement fait tomber cette jeune femme.

Vanessa retrouva soudain son arrogance.

— C’est absurde.

— Nous allons vérifier les caméras.

Son visage se décomposa.

Daniel le remarqua.

Mais il ne regardait déjà plus qu’une chose.

La jeune femme au sol.

Sa fille.

Celle qu’on lui avait dit morte vingt-deux ans plus tôt.

PARTIE 2 — L’ENFANT QUE L’ON AVAIT EFFACÉE

L’équipe médicale installa Dany dans un fauteuil roulant.

Sa chute n’avait pas aggravé sa fracture, mais sa hanche était fortement contusionnée. Un médecin lui conseilla de se rendre à l’hôpital pour effectuer une radiographie.

Dany refusa de partir immédiatement.

Elle ne pouvait pas.

Daniel était assis en face d’elle dans une petite salle de repos du centre commercial.

Entre eux, les deux chaînes reposaient sur une table.

Vanessa avait été retenue dans un bureau voisin pendant que les agents de sécurité examinaient les images.

Les caméras confirmaient clairement qu’elle avait volontairement frappé la béquille.

Pourtant, l’agression n’était plus le seul problème.

La photographie avait ouvert une porte que personne ne pouvait refermer.

Dany tenait le cliché entre ses doigts.

— Où avez-vous trouvé cette photo ? demanda Daniel.

— Dans les affaires de mon père adoptif après sa mort.

— Il s’appelait comment ?

— Pierre Moreau.

Daniel ferma les yeux.

— Moreau.

— Oui.

— C’était aussi le nom que je portais avant.

Dany sentit son cœur accélérer.

— Vous êtes Daniel Moreau.

— Oui.