— Isabelle était là, murmura Daniel.

Dany comprit.

— Elle vous a dit que j’étais morte.

— Oui.

Ils quittèrent le centre commercial en fin d’après-midi.

Dany accepta finalement de se rendre à l’hôpital.

Daniel l’accompagna.

Le trajet en taxi fut silencieux.

Ils étaient assis côte à côte comme deux étrangers partageant trop de souvenirs.

À l’hôpital, les médecins confirmèrent qu’aucune nouvelle fracture n’était visible.

Une infirmière réalisa également les prélèvements nécessaires au test ADN.

Les résultats prendraient quelques jours.

Daniel proposa de raccompagner Dany.

Elle hésita.

— Je peux prendre un taxi.

— Je sais.

— Vous n’êtes pas obligé.

— J’ai attendu vingt-deux ans.

Il se corrigea.

— Je peux attendre encore un peu. Mais laisse-moi au moins m’assurer que tu arrives chez toi.

Elle accepta.

Lorsque Daniel découvrit le petit appartement de Dany, il resta près de la porte.

Il semblait avoir peur d’entrer dans sa vie trop rapidement.

Dany posa ses béquilles contre un mur.

— Vous voulez un café ?

— Oui.

Elle prépara deux tasses.

Daniel observa les photographies sur une étagère.

Dany enfant devant une école.

Dany adolescente avec Pierre et Jeanne.

Dany lors d’une remise de diplôme.

Chaque photographie représentait une année qu’il avait perdue.

— Ils avaient l’air gentils, dit-il.

— Ils l’étaient.

— Tu les appelais papa et maman ?

Dany se raidit légèrement.

— Oui.

Daniel acquiesça.

— C’est normal.

— Cela vous dérange ?

— Non.

Il regarda Pierre sur une photographie.

— Cet homme a été ton père quand je n’étais pas là. Je ne lui enlèverai jamais cela.

Pour la première fois, Dany sentit une partie de sa méfiance diminuer.

Daniel sortit un carnet de sa veste.

Il contenait des dates, des noms, des adresses.

— Toutes vos recherches ?

— Oui.

Dany parcourut quelques pages.

Elle y trouva son prénom écrit des centaines de fois.

Hôpitaux.

Orphelinats.

Services sociaux.

Associations.

Détectives.

Une page par année.

Il n’avait jamais arrêté.

— Pourquoi le tatouage ? demanda-t-elle.

Daniel regarda son avant-bras.

— Je l’ai fait le jour où on m’a dit que tu étais morte.

— Comme un souvenir ?

— Comme une promesse.

— Laquelle ?

— Que ton nom ne disparaîtrait jamais.

Dany posa le carnet.

Ses yeux se remplirent de larmes.

Elle ne prononça pas le mot « papa ».

Pas encore.

Mais elle tendit la chaîne.

Daniel prit le demi-soleil.

Dany conserva le cercle.

Ils rapprochèrent les deux pendentifs.

Le soleil redevint complet.

Trois jours plus tard, les résultats arrivèrent.

La probabilité de paternité dépassait 99,99 %.

Daniel Moreau était son père.

Dany resta longtemps devant l’écran.

Puis elle l’appela.

Il répondit dès la première sonnerie.

— Dany ?

Elle entendit l’inquiétude dans sa voix.

— C’est positif.

Aucun son ne vint pendant plusieurs secondes.

Puis elle entendit Daniel pleurer.

Pas discrètement.

Pas avec retenue.

Comme un homme qui avait contenu sa douleur pendant vingt-deux ans.

— Je peux venir ? demanda-t-il.

Dany ferma les yeux.

— Oui.

Lorsqu’il arriva, elle ouvrit la porte.

Daniel resta sur le palier.

Il semblait ne pas savoir quoi faire de ses mains.

Dany s’approcha lentement avec ses béquilles.

Puis elle les posa contre le mur.

Elle fit un pas difficile.

Daniel voulut l’aider.

Elle leva la main.

Encore un pas.

Puis elle se jeta dans ses bras.

Il la serra avec une prudence infinie.

— Papa, murmura-t-elle.

Daniel ferma les yeux.

Ce mot le ramena à la vie.

Mais leur bonheur ne pouvait pas encore être complet.

Car le lendemain matin, Isabelle Dubois demanda à rencontrer Dany seule.

Et ce qu’elle allait révéler prouverait que la disparition de l’enfant n’avait jamais été une erreur.

PARTIE 3 — LE PRIX DU SILENCE

Isabelle Dubois vivait dans un hôtel particulier du seizième arrondissement.

La façade de pierre claire donnait sur une rue calme. Derrière les grilles noires, une cour pavée menait à une porte immense.

Dany arriva avec Daniel.

Isabelle avait demandé à la voir seule.

Dany avait refusé.

— Il vient avec moi, dit-elle à l’interphone.

Après quelques secondes, la grille s’ouvrit.

Isabelle les attendait dans un salon aux rideaux épais.

Elle avait cinquante-huit ans. Ses cheveux blonds étaient coupés au carré. Son maintien était élégant, mais ses mains tremblaient lorsqu’elle posa une théière sur la table.

Dany remarqua immédiatement les ressemblances avec Vanessa.

Le même regard.

La même bouche serrée.

— Assieds-toi, dit Isabelle.

Dany resta debout avec ses béquilles.

— Je préfère rester comme ça.

Daniel se plaça près d’elle.

Isabelle le regarda.

— Tu as vieilli.

— Toi aussi.

— Je suis désolée pour Claire.

Daniel eut un rire sans joie.

— Après vingt-deux ans, c’est tout ce que tu trouves ?

Isabelle baissa les yeux.

Dany posa les résultats ADN sur la table.

— Il est mon père.

— Je sais.

— Depuis quand ?

— Depuis toujours.

La réponse fit disparaître le peu de calme qui restait dans la pièce.

Daniel s’avança.

— Tu savais qu’elle était vivante.

— Oui.

— Et tu m’as dit qu’elle était morte.

— Ce n’était pas ma décision.

— Tu l’as fait quand même.

Isabelle se tourna vers Dany.

— Notre père détestait Daniel.

— Parce qu’il était pauvre ? demanda Dany.

— Parce qu’il pensait qu’il entraînerait Claire dans une vie instable.

— Elle l’aimait.

— Oui.

— Alors votre père a décidé de supprimer leur enfant ?

Isabelle secoua la tête.

— Après l’accident, Claire est morte. Toi, tu avais seulement quelques blessures. Notre père a vu une possibilité.

Daniel serra les poings.

— Quelle possibilité ?

— T’éloigner de lui.

Dany sentit son estomac se retourner.

— Votre père m’a volée.

— Il pensait te protéger.

— Ne prononcez pas ce mot.

Isabelle continua malgré tout.

— Il a payé un médecin pour modifier une partie du dossier. Une assistante sociale a reçu de faux documents affirmant que tes deux parents étaient décédés et qu’aucun proche ne pouvait t’accueillir.

— Et vous ?

— J’ai obéi.

— Pourquoi ?