À vingt-quatre ans, elle ne décidait pas seule.

Mais elle présidait le comité chargé de choisir l’opérateur événementiel.

Et ce contrat ne pouvait pas être signé sans son avis.

Victoire n’avait pas encore compris tout cela.

Mais Julien Armand, oui.

Le convoi s’arrêta près de l’entrée principale.

Personne n’en descendit immédiatement.

Camille regarda Julien.

— La signature devait avoir lieu à vingt-trois heures trente.

Il regarda sa montre.

Vingt-trois heures seize.

— Oui.

— Elle n’aura pas lieu ce soir.

Julien blanchit davantage.

— Camille…

Victoire intervint.

— Vous ne pouvez pas sérieusement—

Camille se tourna vers elle.

Victoire s’arrêta.

Pas par peur.

Parce que pour la première fois, elle ne savait plus exactement à qui elle parlait.

Camille dit simplement :

— Je peux.

Puis elle se tourna vers le chef de sécurité.

— Conservez toutes les images de la soirée.

— Bien, madame.

— Aucun responsable de Riviera Élégance ne contacte les équipes de service avant leur entretien.

Julien se raidit.

— Je dois pouvoir parler à mes employés.

Camille le regarda.

— Pas avant qu’ils aient parlé librement.

— Vous insinuez quoi ?

— Rien.

Elle regarda la piscine.

— Je veux savoir ce qui s’est passé.

Julien désigna Victoire.

— Nous savons ce qui s’est passé.

Camille le fixa.

— Je parle des trois derniers jours.

Silence.

Ce furent ces mots qui transformèrent vraiment l’ambiance.

Victoire regarda Sophie.

Julien regarda le personnel.

Les agents de sécurité cessèrent de feindre l’indifférence.

Camille passa une serviette autour de ses épaules.

Puis dit :

— J’ai travaillé avec vos équipes depuis mercredi.

Julien resta immobile.

— Quoi ?

— Service.

Préparation.

Rangement.

Accueil fournisseurs.

— Vous travailliez incognito ?

Camille hésita.

— J’observais sans annoncer ma fonction.

— C’est pareil.

— Pas exactement.

— Vous vous êtes introduite parmi nos salariés sans les prévenir.

Camille le regarda.

— Oui.

Cette réponse surprit tout le monde.

Elle ne tenta pas de rendre sa méthode noble.

Elle continua :

— Et cette partie devra aussi être discutée.

Julien n’eut rien à répondre.

Les portes de la villa s’ouvrirent.

Maître Laurent Vasseur, avocat de la famille Delorme, sortit.

Derrière lui venait Hélène Delorme, tante de Camille et vice-présidente du conseil familial.

Puis deux administrateurs indépendants.

Une spécialiste du droit du travail.

Un représentant bancaire.

Et, derrière eux, Antoine Berger, président de Riviera Élégance.

Victoire reconnut Berger.

Elle le connaissait.

Tout le monde dans son milieu le connaissait.

L’homme s’arrêta en voyant Camille trempée.

Puis regarda Julien Armand.

Son visage changea.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

Camille répondit :

— C’est ce que nous allons déterminer.

Berger regarda Victoria.

Puis les morceaux de verre.

Puis le personnel.

Il comprit assez vite.

— Camille, je suis profondément désolé.

Elle répondit :

— Ne le soyez pas encore.

Il fronça les sourcils.

— Pardon ?

— Si vous êtes désolé uniquement parce que c’est moi, nous avons un problème plus grave.

Silence.

Hélène regarda sa nièce.

Une expression presque fière passa dans ses yeux.

Puis disparut.

Camille poursuit :

— Salle de bibliothèque. Dix minutes.

Antoine Berger hocha la tête.

Julien Armand voulut parler.

Camille leva une main.

— Vous aussi.

Puis elle se tourna vers Victoire.

Cette fois, la jeune femme ne souriait plus du tout.

— Et moi ?

Camille la regarda.

— Pas encore.

Victoire pâlit.

Pour la première fois de sa vie, elle venait d’être exclue d’une pièce où son nom n’ouvrait plus la porte.

Camille entra dans la villa.

Derrière elle, le convoi restait stationné.

Les voitures n’étaient pas venues pour impressionner qui que ce soit.

Elles étaient déjà prévues.

Elles transportaient l’équipe chargée de finaliser le contrat.

Victoire ignorait encore cette réalité.

Elle passa plusieurs minutes à croire que Camille avait appelé huit véhicules simplement pour la terrifier.

Peut-être était-ce mieux ainsi.

Parce que pendant ce court moment, elle ressentit quelque chose qu’elle avait rarement connu.

L’incertitude.

Et au bord de la piscine, sous les lumières de la Côte d’Azur, elle comprit enfin que l’uniforme qu’elle avait méprisé n’avait jamais été une mesure de la valeur de la personne qui le portait.

PARTIE 2 — POURQUOI CAMILLE SERVAIT DU CHAMPAGNE

À minuit, la Villa Belvédère ressemblait à une propriété abandonnée.

La musique était coupée.

Les invités avaient été priés de partir.

Les tables restaient couvertes de coupes à moitié pleines.

Quelques membres du personnel rangeaient en silence.

Dans la bibliothèque, Camille avait changé de vêtements.

Pantalon noir.

Chemise blanche.

Cheveux encore humides.

La coupure légère sur son coude avait été désinfectée.

Elle était assise face à Antoine Berger et Julien Armand.

Hélène Delorme occupait un fauteuil près de la fenêtre.

Maître Vasseur avait devant lui trois dossiers.

Camille posa un carnet sur la table.

— Depuis six mois, nous avons reçu dix-sept signalements.

Antoine Berger fronça les sourcils.

— Dix-sept ?

— Oui.

— Nous n’en avons reçu que six.

— Les autres sont arrivés directement à Delorme Patrimoine.

Julien Armand croisa les bras.

— Des plaintes anonymes ne prouvent rien.

Camille répondit :

— Une plainte anonyme ne prouve rien.

Elle le regarda.

— Dix-sept commencent à former une question.

Hélène ajouta :

— Surtout quand elles décrivent les mêmes pratiques.

Camille ouvrit le premier dossier.

Un serveur saisonnier à Saint-Tropez.

Il racontait que les équipes devaient arriver quarante-cinq minutes avant le début déclaré des prestations.

Le temps de mise en place n’était pas toujours payé.

Une hôtesse à Monaco disait que certaines pauses disparaissaient lors d’événements VIP.

Une jeune femme avait refusé une demande personnelle d’un client.

On ne l’avait plus rappelée.

Un serveur disait qu’un cadre lui avait expliqué :

« Dans le haut de gamme, on protège la relation avant de protéger l’ego du personnel. »

Antoine Berger ferma les yeux.

— Qui a écrit ça ?

— Personne.

Camille le regarda.

— C’est justement le problème. C’est une phrase orale rapportée par trois personnes différentes.

Julien secoua la tête.

— Les employés exagèrent parfois.

Camille hocha la tête.

— Oui.

Il sembla surpris.