— Oui ?

— Comme les dirigeants.

Silence.

Elle tourna une page.

— C’est pour cela que je suis venue voir.

Antoine la regarda.

— Vous avez travaillé trois jours ?

— Trois jours complets et deux soirées.

— Qui était au courant ?

— Ma tante. Maître Vasseur. Le responsable sécurité de la villa. Personne chez Riviera Élégance.

Julien eut un rire sec.

— Donc vous avez tendu un piège.

Camille regarda son carnet.

— J’ai pensé ça au début.

— Et maintenant ?

— Maintenant, je pense que c’était plus compliqué.

Hélène observa sa nièce.

Camille continua :

— Je voulais voir des comportements non préparés.

Elle marqua une pause.

— Mais j’ai aussi utilisé des employés comme décor d’une vérification dont ils ignoraient l’existence.

Julien ne répondit pas.

— Certains pourraient se sentir manipulés.

— Exactement.

Elle referma le carnet.

— J’assumerai cela.

Antoine Berger semblait de plus en plus intéressé.

— Alors pourquoi l’avoir fait ?

Camille resta silencieuse quelques secondes.

Puis :

— Parce que ma mère a travaillé dans l’événementiel.

Hélène baissa légèrement les yeux.

Camille continua.

Sa mère, Claire Delorme, n’était pas née Delorme.

Elle s’appelait Claire Martin.

Elle avait grandi à Toulon.

Père mécanicien.

Mère auxiliaire de vie.

À vingt ans, Claire avait commencé comme serveuse saisonnière à Cannes.

Mariages.

Yachts.

Hôtels.

Villas.

Elle racontait rarement cette période avec nostalgie.

Elle parlait des pieds gonflés.

Des clients qui ne disaient jamais merci.

Des chefs de salle qui exigeaient de sourire après douze heures debout.

Et aussi des bonnes choses.

Des équipes soudées.

Des cuisines où l’on riait à deux heures du matin.

Des pourboires partagés.

Des familles reconnaissantes.

C’est lors d’un événement qu’elle avait rencontré Philippe Delorme.

Pas comme invitée.

Elle servait.

Lui assistait à un dîner de famille.

Il lui avait demandé un verre d’eau.

Elle lui avait répondu qu’il pouvait attendre comme tout le monde.

Il était tombé amoureux.

Camille sourit en racontant cela.

Puis son sourire disparut.

Sa mère était morte quatre ans plus tôt d’une maladie fulgurante.

Avant de mourir, Claire avait laissé à Camille plusieurs carnets.

Dans l’un d’eux, une phrase revenait souvent :

La politesse d’un riche envers un autre riche ne dit rien sur son caractère. Regarde comment il parle à celui dont il pense n’avoir besoin de rien.

Camille avait longtemps trouvé la phrase sévère.

Puis elle avait rejoint les opérations familiales.

Et elle avait compris.

Antoine Berger écoutait.

— Donc cette mission était personnelle.

— Non.

Camille secoua la tête.

— La motivation l’était peut-être. La décision doit rester professionnelle.

Elle ouvrit son carnet.

— Voilà ce que j’ai observé.

Un responsable demandant à un serveur de pointer avant le rangement.

Une jeune femme sommée de sourire après qu’un invité lui avait parlé de manière insultante.

Un chef de salle retirant un salarié d’une zone parce qu’il « ne correspondait pas à l’image ».

Une salariée expliquant qu’on lui avait conseillé de ne pas signaler une brûlure avant la fin d’une prestation importante.

Et Victoire.

Pas seulement ce soir.

La veille, elle avait demandé qu’un serveur soit remplacé.

Pourquoi ?

Parce qu’il avait une cicatrice visible sur le bras.

Julien se raidit.

— Ce n’est pas exactement—

Camille leva les yeux.

— Il a été remplacé ?

Silence.

— Oui.

— Pourquoi ?

Julien soupira.

— Parce que nous voulions éviter une plainte.

— De qui ?

Il ne répondit pas.

Camille savait.

Victoire.

Elle regarda Antoine Berger.

— Elle a une fonction chez Riviera Élégance ?

— Non.

— Son père ?

Antoine hésita.

Hélène le vit.

— Voilà.

Antoine répondit finalement :

— Laurent Dumont détient huit pour cent du capital via son family office.

Camille hocha la tête.

— Et siège au comité stratégique.

— Oui.

— Les employés savent ?

— Pas officiellement.

— Les managers ?

Silence.

Oui.

Camille demanda :

— Monsieur Armand, combien de fois avez-vous demandé à une équipe de « faire attention » avec Victoire ?

Julien se crispa.

— Elle est une cliente importante.

— Combien ?

— Je ne sais pas.

— Dix ?

— Peut-être.

— Vingt ?

— Possible.

Camille se pencha légèrement.

— Vous n’avez jamais écrit : “Victoire Dumont peut humilier un salarié.”

— Évidemment.

— Vous n’avez jamais écrit : “Un employé compte moins qu’un investisseur.”

— Non.

— Mais vous avez créé une organisation où tout le monde comprend cette idée sans qu’on ait besoin de l’écrire.

Antoine Berger baissa les yeux.

La phrase resta longtemps.

Puis il demanda :

— Que voulez-vous ?

Camille détestait cette question.

Parce qu’elle donnait l’impression que le pouvoir servait à obtenir quelque chose.

Elle répondit :

— Vingt et un jours.

— Pour quoi ?

— Audit social indépendant.

Julien se redressa.

— Vingt et un jours ? Le contrat—

— Est suspendu.

Antoine se tourna vers Hélène.

Elle confirma.

Camille continua :

— Analyse des temps de travail. Entretiens salariés. Processus de plainte. Gestion des VIP. Sous-traitants. Accidents. Pourboires. Pression liée aux invités stratégiques.

Antoine posa ses mains sur la table.

— Cela peut faire exploser toute la saison.

— Oui.

— Nous avons des dizaines de contrats.

— Je sais.

— Des centaines de saisonniers.

— Je sais.

— Une interruption de ce partenariat peut coûter plusieurs millions.

Camille soutint son regard.

— Alors il vaut mieux savoir maintenant si nous voulons reproduire le problème pendant neuf ans.

Silence.

Antoine regarda Julien.

Puis Camille.

Enfin :

— D’accord.

Julien tourna vers lui un regard choqué.

— Antoine—

— D’accord.

Julien se tut.

La réunion se termina vers deux heures.

Camille quitta la bibliothèque.

Dans le couloir, Victoire attendait.

Seule.

Plus de Sophie.

Plus de champagne.

Plus de public.

Elle avait retiré ses talons.

Sa robe argentée semblait soudain moins impressionnante.

Elle se leva.

— Camille.

La jeune femme s’arrêta.

Victoire sembla hésiter sur le mot suivant.

— Je suis désolée.

Camille attendit.

— Vraiment.

Toujours rien.

— Je n’aurais pas dû vous faire tomber.

Camille répondit :