Mais le nom, oui.

Laurent Patrimoine.

Une holding familiale discrète contrôlant plusieurs hôtels historiques, des propriétés viticoles, deux résidences de prestige sur la Côte d’Azur et des actifs immobiliers estimés à plusieurs centaines de millions d’euros.

Depuis presque un an, Delacroix Collection négociait pour exploiter trois futurs établissements appartenant à Laurent Patrimoine.

L’accord le plus important de l’histoire récente du groupe Delacroix.

Victoire regarda Camille.

Puis son badge.

CAMILLE.

Elle avait déjà vu ce prénom dans un dossier laissé ouvert dans le bureau de son père.

Camille Laurent.

Présidente exécutive.

Héritière, disait la presse.

Mais le mot était trompeur.

Camille avait effectivement hérité d’actions.

Pas de compétence.

Celle-là, elle avait dû l’acquérir.

Victoire murmura :

— Non…

Camille ne répondit pas.

Au pied de la villa, les véhicules s’arrêtèrent.

Des portières s’ouvrirent hors de vue.

Les agents de sécurité se repositionnèrent.

Antoine regarda le convoi.

Puis Camille.

— Ils étaient déjà en route ?

— Oui.

— Pour la signature ?

— Oui.

Il inspira.

— Camille…

Elle leva une main.

— Pas ici.

Il acquiesça immédiatement.

Victoire fixa son père.

— Tu la connais ?

Antoine se retourna vers elle.

— Bien sûr que je la connais.

Le ton suffit.

Victoire recula légèrement.

Camille retira son badge de serveuse.

Elle le posa sur le plateau renversé.

Puis elle regarda Antoine.

— Nous devions signer à vingt-trois heures trente.

Il consulta sa montre.

Vingt-trois heures douze.

— Oui.

— Nous ne signerons pas ce soir.

La mâchoire d’Antoine se crispa.

— Camille, ce qui vient d’arriver est inadmissible, mais…

— Ce n’est pas uniquement ce qui vient d’arriver.

Il s’arrêta.

Cette phrase l’inquiéta davantage que tout le reste.

Camille se tourna vers les employés.

Certains avaient baissé les yeux.

D’autres la regardaient enfin.

— Cela fait deux jours que je travaille parmi vos équipes événementielles.

Antoine pâlit.

— Pardon ?

Victoire la fixa.

— Vous vous êtes déguisée ?

Camille tourna les yeux vers elle.

— J’ai porté des plateaux, nettoyé des tables, déplacé des cartons, servi des verres et terminé à deux heures du matin hier.

Elle marqua une pause.

— Je ne suis pas certaine que les personnes qui font réellement ce travail apprécieraient le mot « déguisée ».

Victoire détourna les yeux.

Antoine, lui, comprenait progressivement.

Quatre mois auparavant, Laurent Patrimoine avait reçu plusieurs signalements anonymes concernant les méthodes de Delacroix Collection.

Saisonniers non rappelés après avoir protesté.

Temps de préparation mal comptabilisé.

Pression excessive pendant les événements haut de gamme.

Managers demandant aux équipes de supporter les humiliations des clients « parce qu’ils paient ».

Antoine avait commandé un audit.

Le rapport était rassurant.

Camille ne l’avait pas cru.

Alors elle avait demandé à intégrer discrètement deux événements organisés par une filiale de Delacroix Collection.

Son conseil juridique avait protesté.

Sa tante avait protesté davantage.

Camille l’avait fait quand même.

Antoine passa une main sur son visage.

— Vous auriez pu venir me voir directement.

Camille regarda Victoire.

— Est-ce que cette soirée se serait déroulée de la même manière si tout le monde avait su qui j’étais ?

Antoine ne répondit pas.

C’était la seule réponse possible.

Les portes vitrées de la villa s’ouvrirent.

Un homme d’une cinquantaine d’années apparut.

Maître Julien Renaud, conseil principal de Laurent Patrimoine.

Derrière lui venait Hélène Laurent, tante de Camille et vice-présidente du conseil.

Puis deux administrateurs, une spécialiste du droit social, un banquier d’affaires et le directeur des opérations hôtelières.

Antoine reconnut chacun d’eux.

Victoire aussi.

Ce n’était pas un convoi mondain.

C’était l’équipe qui devait conclure l’accord.

Maître Renaud s’approcha de Camille.

Il s’arrêta en voyant ses vêtements.

— Vous êtes blessée ?

— Non.

— Votre main.

Camille baissa les yeux.

Une petite coupure rouge traversait sa paume.

— Rien de grave.

Renaud regarda Victoire.

Camille intervint.

— Pas maintenant.

Il acquiesça.

Hélène arriva à son tour.

Elle observa Camille.

Puis la piscine.

Puis Antoine.

— J’imagine que nous allons avoir une longue nuit.

Camille répondit :

— Probablement.

Antoine prit une inspiration.

— Camille, je demande simplement que nous séparions un comportement personnel de vingt années de collaboration potentielle.

Camille le regarda.

— C’est précisément ce que je compte vérifier.

— Comment ?

— En découvrant si ce qui vient de m’arriver était exceptionnel.

Elle regarda les employés.

Puis le responsable événementiel qui avait retenu la jeune serveuse par le bras.

— Ou si votre entreprise a appris à considérer l’humiliation comme faisant partie du service.

Antoine ne répondit pas.

Camille se tourna vers Maître Renaud.

— Conservez toutes les images de sécurité. Interdiction de contacter les employés avant les entretiens. Personne ne supprime rien.

— Compris.

— Et personne ne publie la vidéo de la piscine.

Victoire releva les yeux.

Camille continua :

— Ce n’est pas un spectacle.

Pour la première fois, Victoire sembla réellement déstabilisée.

Elle avait pensé que Camille voudrait se venger.

L’humilier.

La détruire devant les téléphones.

Au lieu de cela, la jeune femme qu’elle avait jetée dans la piscine protégeait déjà une frontière que personne n’avait protégée pour elle.

Camille commença à marcher vers la villa.

Antoine l’arrêta.

— Que se passe-t-il maintenant ?

Elle se retourna.

— Maintenant, monsieur Delacroix, nous allons découvrir ce que vaut réellement votre nom lorsqu’il n’impressionne personne.

Puis elle entra.

Derrière elle, le portail se referma lentement.

Et pour la première fois depuis des années, Victoire Delacroix se demanda si le pouvoir de sa famille pouvait disparaître plus vite qu’il n’avait été construit.


PARTIE 2 — POURQUOI CAMILLE PORTAIT UN PLATEAU

À minuit trente, la Villa des Orangers avait retrouvé son silence.

Les invités étaient partis.

Les voitures avaient descendu la colline.

Le champagne restait sur les tables.

Des équipes rangeaient discrètement la terrasse.

Dans la bibliothèque, pourtant, personne ne pensait à dormir.

Camille avait changé de vêtements.

Pantalon noir.

Pull crème.

Cheveux encore humides.

Un pansement couvrait sa paume.

Elle était assise en face d’Antoine Delacroix.

À sa droite, Maître Renaud.

À sa gauche, Hélène Laurent.