Camille refusa que les plus bas dans la hiérarchie paient automatiquement pour les fautes commises au-dessus.
Elle demanda à Antoine :
— Acceptez-vous toutes les corrections salariales ?
— Oui.
— Audit indépendant pendant trois ans ?
— Oui.
— Transparence sur les frais de service ?
— Oui.
— Canal externe de signalement ?
— Oui.
— Indicateurs sociaux intégrés aux primes des directeurs ?
Antoine hésita.
Puis :
— Oui.
— Aucun membre de votre famille ne donne d’ordre opérationnel sans fonction officielle ?
Il baissa les yeux.
— Oui.
— Et le fonds de développement ?
Un administrateur fronça les sourcils.
— Quel fonds ?
Camille ouvrit une proposition.
Une partie des primes de performance du futur partenariat financerait formation, certifications, aide d’urgence aux saisonniers et mobilité interne.
Antoine lut.
— Cela réduit notre rémunération variable.
— Oui.
— Vous aussi.
— Oui.
Il leva les yeux.
— Alors pourquoi ?
Camille répondit :
— Parce qu’un partenariat doit rendre les deux entreprises meilleures.
Long silence.
Puis Antoine posa un autre document sur la table.
— J’ai une condition moi aussi.
Hélène arqua un sourcil.
— Je vous écoute.
— Je quitte la direction générale dans douze mois.
Camille resta immobile.
Antoine continua.
— Le conseil lancera une recherche externe.
Un administrateur protesta immédiatement.
— Antoine, ce n’est pas nécessaire.
— Si.
Il regarda Camille.
— Je n’ai pas falsifié des heures. Je n’ai pas insulté des saisonniers. Je n’ai pas demandé aux managers de servir ma fille.
Il marqua une pause.
— Mais trop de gens ont cru que ces comportements m’impressionneraient ou me protégeraient.
Puis il regarda son propre conseil.
— Je suis le dirigeant qu’ils essayaient de satisfaire.
Plus personne ne parla.
Antoine poursuivit :
— Je ne pars pas parce que Camille me l’impose.
Il regarda Hélène.
— Elle ne l’a pas fait.
Puis Camille.
— Je pars parce que si je prétends que tout le problème vient de quelques mauvais managers, je n’aurai rien compris.
Camille sentit sa gorge se serrer.
Elle pensa à sa mère.
À ce qu’elle aurait dit.
Probablement quelque chose d’exigeant.
Toujours.
Hélène se pencha vers Camille.
— Alors ?
Toute la pièce attendait.
Camille regarda les documents de rupture.
Puis la version renégociée du partenariat.
Elle referma le premier dossier.
— Nous continuons.
Antoine expira.
Camille leva un doigt.
— Dix ans.
Il fronça les sourcils.
— Nous avions prévu vingt.
— Dix, renouvelables.
— Sur quels critères ?
— Financiers et sociaux.
Il réfléchit.
— D’accord.
— Droit de résiliation accélérée en cas de représailles contre les salariés ayant signalé des problèmes.
— D’accord.
— Fonds de développement obligatoire.
— D’accord.
— Représentants salariés présents dans deux revues opérationnelles par an.
Cette fois, plusieurs administrateurs réagirent.
Antoine les regarda.
Puis répondit :
— D’accord.
Camille se pencha en arrière.
— Alors nous avons un accord.
Personne n’applaudit.
Camille préférait cela.
Certains changements ne méritaient pas d’être célébrés comme des victoires.
Ils auraient dû exister depuis le début.
PARTIE 4 — LA PLACE QU’ON CHOISIT DE DONNER AUX AUTRES
Deux ans plus tard, la Villa des Orangers accueillit de nouveau une grande réception.
La piscine était la même.
La mer aussi.
Les murs de pierre n’avaient pas changé.
Mais l’événement, lui, avait une autre raison d’exister.
Ce soir-là, Laurent Patrimoine et Delacroix Collection inauguraient l’Institut Méditerranéen des Métiers de l’Hospitalité.
Un programme destiné aux jeunes sans réseau familial, aux salariés en reconversion et aux saisonniers voulant obtenir une qualification durable.
Formation rémunérée.
Hébergement pendant certaines périodes.
Certifications.
Cours de langues.
Gestion.
Cuisine.
Réception.
Événementiel.
Maintenance.
Vingt places la première année étaient devenues soixante-dix la deuxième.
Plus de quatre-vingts pour cent des diplômés avaient obtenu un emploi stable.
Camille avait vingt-sept ans maintenant.
Elle portait une robe noire simple et des chaussures plates.
Toujours des chaussures plates.
L’expérience de la piscine n’avait fait qu’enraciner cette préférence.
Antoine arriva en avance.
Il n’était plus directeur général.
Une ancienne dirigeante d’un groupe hôtelier européen, Claire Dumas, avait pris la direction opérationnelle de Delacroix Collection huit mois plus tôt.
Antoine restait président non exécutif.
Il supportait mal le mot « non exécutif ».
Camille s’en amusait.
Il s’approcha d’elle.
— Vous savez que je déteste toujours cette piscine.
Camille sourit.
— Vous n’êtes pas tombé dedans.
— Non, mais elle a accéléré ma retraite.
— Vous appelez ça une retraite ?
— Je travaille seulement quatre jours par semaine.
— C’est bouleversant.
Il rit.
Puis regarda la terrasse.
— Le groupe va mieux.
Camille acquiesça.
Les corrections salariales avaient dépassé trois millions d’euros.
Certaines pratiques avaient été supprimées.
Des managers étaient partis.
D’autres avaient changé.
Le taux de rotation du personnel avait diminué.
Les accidents étaient mieux déclarés.
Ce qui, paradoxalement, avait d’abord fait monter les statistiques.
Un administrateur s’en était inquiété.
Camille avait répondu :
« Une baisse artificielle des chiffres n’est pas une amélioration. C’est une meilleure dissimulation. »
Après un an, les vrais chiffres commencèrent enfin à baisser.
Antoine regarda Camille.
— Vous aviez raison sur une chose.
— Une seule ?
— Ne profitez pas.
Il sourit.
— On ne peut pas gérer ce qu’on oblige les gens à cacher.
Camille hocha la tête.
Puis elle aperçut Victoire.
Robe vert sombre.
Cheveux attachés.
Pas de diamants visibles.
Deux ans plus tôt, elle aurait traversé la terrasse entourée d’amis.
Cette fois, elle arrivait avec Maria Fernandes, ancienne gouvernante générale devenue directrice du nouvel institut.
Après le scandale, Victoire avait disparu des événements mondains pendant plusieurs mois.
Tout le monde pensait qu’Antoine l’avait envoyée à l’étranger.
En réalité, il lui avait simplement coupé l’accès à l’entreprise.
Pas de carte.
Pas de bureau.
Pas de rôle à la fondation.
Si elle voulait revenir, elle devait avoir une fonction réelle.
Victoire avait d’abord été furieuse.
Puis elle avait candidaté à un poste de coordinatrice dans une association partenaire du groupe.
Elle n’avait pas été recrutée.
Pour la première fois de sa vie, son nom n’avait pas suffi.
Elle avait pleuré.