Deux responsables de Laurent Patrimoine occupaient l’autre côté de la table.
Antoine avait demandé à Victoire d’attendre dehors.
Elle avait protesté.
Puis compris que, pour la première fois, le simple fait d’être sa fille ne lui donnait aucun droit d’entrer dans une réunion.
Camille ouvrit un dossier.
— Onze signalements.
Antoine fronça les sourcils.
— Onze ?
— Reçus en cinq mois.
— Nous n’en avons reçu que quatre.
— Les sept autres nous sont arrivés directement.
Hélène poussa le dossier vers Antoine.
Il commença à lire.
Le premier témoignage venait d’un serveur saisonnier à Saint-Tropez.
L’équipe devait arriver une heure avant l’horaire déclaré pour préparer un événement.
Cette heure n’était pas systématiquement payée.
Lorsqu’il avait demandé pourquoi, un chef d’équipe lui avait répondu :
« Dans le luxe, tout ne se compte pas à la minute. »
Le deuxième témoignage concernait une femme de chambre.
Elle avait été sanctionnée après avoir refusé une dix-septième chambre dans une journée déjà prolongée.
Le troisième venait d’un voiturier.
Un client l’avait insulté devant son supérieur.
Le manager s’était excusé auprès du client pour « le désagrément ».
Pas auprès du salarié.
Antoine ferma le dossier.
— Ce sont des faits graves.
Camille le regarda.
— Ce sont surtout des faits qu’on ne voit jamais dans vos présentations.
— Nous avons des procédures.
— Oui.
— Un service RH.
— Oui.
— Des audits.
Camille acquiesça.
— Et pourtant, les gens continuent à écrire anonymement à une société qui ne les emploie même pas.
Antoine resta silencieux.
Hélène intervint.
— C’est ce qui a inquiété Camille.
Antoine se tourna vers elle.
— Et vous avez accepté qu’elle se fasse passer pour une serveuse ?
Hélène soupira.
— Non.
Camille eut presque un sourire.
— Ma tante a utilisé le mot « absurde ».
— J’ai aussi utilisé « irresponsable ».
Antoine regarda Camille.
— Et vous l’avez fait quand même.
— Oui.
— Pourquoi ?
Camille hésita.
Puis se leva.
Elle alla jusqu’à la fenêtre.
En contrebas, la Méditerranée était noire.
Les lumières de Cannes brillaient au loin.
— Ma mère a travaillé comme saisonnière pendant douze ans.
Antoine releva les yeux.
Il connaissait l’histoire générale de la famille Laurent.
Mais pas ce détail.
Camille continua.
Son père, Michel Laurent, était héritier d’une petite société immobilière devenue progressivement un groupe hôtelier.
Sa mère, Élise Martin, n’était pas issue du même monde.
À dix-neuf ans, elle nettoyait des chambres dans un hôtel à Juan-les-Pins.
À vingt et un ans, elle servait des petits-déjeuners à Cannes.
À vingt-trois, elle travaillait dans les événements.
C’est là qu’elle avait rencontré Michel.
Camille sourit légèrement.
— Ma mère disait toujours que mon père était le seul client riche qui ramenait lui-même sa tasse au comptoir.
Hélène sourit aussi.
Antoine resta silencieux.
Camille continua.
Élise avait épousé Michel.
Mais elle n’avait jamais oublié les années de service.
Quand Camille eut seize ans, sa mère l’obligea à travailler un été dans un petit hôtel du groupe familial.
Lingerie.
Petit-déjeuner.
Chambres.
Pas de poste confortable.
Pas de bureau.
Elle rentrait épuisée.
Se plaignait de ses pieds.
Détestait le bruit des chariots dans les couloirs.
Un soir, elle avait annoncé qu’elle n’y retournerait pas.
Sa mère lui avait répondu :
« Un jour, tu signeras peut-être les salaires de gens dont tu ignores le prénom. Avant cela, tu dois savoir ce que leur corps paie pour ton chiffre d’affaires. »
Camille avait dix-sept ans.
Elle avait trouvé la phrase dramatique.
Sa mère était morte cinq ans plus tard d’un cancer.
À vingt-deux ans.
L’année où Camille entra réellement dans Laurent Patrimoine.
— Depuis, dit-elle, j’ai toujours essayé de lire les rapports en pensant à ce qu’on ne peut pas mettre dans une colonne Excel.
Antoine baissa les yeux.
— Et vous pensiez que Delacroix cachait quelque chose.
— Je pensais surtout que votre entreprise ne voyait peut-être plus certaines choses.
— Ce n’est pas la même chose.
— Non.
Camille revint s’asseoir.
— C’est pour cela que je suis ici.
Antoine prit un autre dossier.
— Qu’avez-vous vu pendant ces deux jours ?
Camille commença.
Un chef de rang demandant à une serveuse de pointer avant la fin du rangement.
Une jeune femme refusant de signaler une brûlure parce qu’elle voulait être rappelée pour la saison suivante.
Un responsable plaisantant sur l’accent d’un commis devant des invités.
Un manager demandant au personnel de ne jamais contredire certains clients, « même s’ils dépassent les limites ».
Puis le geste de Victoire.
Et surtout la réaction des autres.
La serveuse retenue.
Les agents de sécurité hésitant.
Les managers attendant de connaître l’identité de Camille avant d’intervenir.
Antoine ferma les yeux.
— Ma fille ne travaille pas dans l’entreprise.
— Je sais.
— Elle n’a aucun pouvoir opérationnel.
— Officiellement.
Il comprit.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Camille ouvrit un autre document.
Trois témoignages mentionnaient Victoire.
Une réceptionniste racontait qu’on lui avait demandé de changer de planning parce que Victoire voulait « certaines personnes » pendant un séjour.
Un voiturier disait avoir conduit un ami de Victoire à Nice en dehors de ses fonctions.
Une employée événementielle expliquait que son manager lui avait dit :
« Avec mademoiselle Delacroix, on ne discute pas. »
Antoine pâlit.
— Je n’ai jamais donné cette instruction.
— Je vous crois.
Il releva les yeux.
Camille poursuivit :
— Mais votre entreprise a compris que satisfaire votre famille était une forme de protection professionnelle.
Le silence devint lourd.
Antoine demanda :
— Qu’est-ce que vous proposez ?
— Trente jours.
— Impossible.
— Trente jours.
— Nous avons des banques.
— Moi aussi.
— Des recrutements lancés.
— Je sais.
— Des investisseurs qui attendent.
— Je sais.
Antoine posa les deux mains sur la table.
— Camille, ce partenariat doit structurer nos dix prochaines années.
— C’est exactement pour cela que je refuse de le signer aveuglément.
Il se tut.
Camille continua.
Audit social indépendant.
Vérification des heures.
Entretiens avec les saisonniers.
Analyse des plaintes internes.