Jamal prit son stylo à bille bleue et ajouta juste en dessous : Marion, 28 juillet. Ne jamais laisser l’orgueil d’un autre arbitre détruire l’unité du terrain. Attendre le tunnel.

Chapitre 3 : La Provocation de Connor Blake

Le mois d’août apportait avec lui les derniers grands matchs de la saison régulière avant la rentrée scolaire. Les Columbus Kings poursuivaient leur parcours en Ligue Majeure, et Jamal continuait son travail de ramasseur de balles trois soirs par semaine à Franklin Field, équilibrant son emploi du temps entre les cours de remise à niveau, ses propres entraînements de baseball de quartier et ses arbitrages du week-end.

Un jeudi après-midi, trois heures avant le coup d’envoi du match opposant les Kings aux Yankees de New York, le stade était encore presque vide. Les tribunes n’étaient peuplées que de quelques employés de maintenance et de techniciens de télévision réglant leurs caméras.

Jamal rangeait les bâtons dans le dugout de première base quand une ombre grande et athlétique s’arrêta devant lui.

C’était Connor Blake.

Le lanceur superstar ne portait pas son maillot de match, mais un haut d’entraînement trempé de sueur. Il tenait une balle dans sa main droite, la faisant tourner machinalement entre ses doigts.

« Le spécialiste des règles, » déclara Connor d’une voix neutre.

Jamal se redressa, se tenant droit. « Bonjour, Monsieur Blake. »

Connor regarda autour de lui, s’assurant qu’aucun journaliste n’était dans les parages. Puis il s’approcha du filet de protection.

« J’ai regardé ma vidéo de bullpen de la semaine dernière, » dit Connor. « Mon entraîneur de lancer pense que tu as trouvé un truc sur mon pied arrière. »

« Il a dit que j’avais seulement en partie raison, » répondit Jamal prudemment.

« Ouais. Il essaie de me préserver l’ego, » lâcha Connor dans un rire amer. « Mais j’ai revu mes lancers de l’année dernière contre Houston et Tampa. Sur chaque prise d’effet où je voulais trop masquer mon lancer avec un coureur en trois, mon talon se décollait d’un demi-inch avant mon premier mouvement vers la plaque. Les arbitres de la MLB ne le voyaient pas parce qu’ils regardaient mes épaules. »

Jamal resta silencieux. Il ne savait pas où Connor voulait en venir.

« Pourquoi tu m’as pas dit ça pendant l’exhibition au lieu de crier “Hésite” devant tout le monde ? » demanda soudainement Connor, son regard devenant plus incisif.

Jamal sentit une pointe d’agacement monter en lui, mais il se rappela la leçon de Patrice.

« Je n’ai pas crié, » dit Jamal avec calme. « J’ai parlé à voix basse. C’est l’entraîneur de première base qui a entendu. Et quand vous m’avez demandé ce que j’avais dit, vous ne vouliez pas une réponse. Vous vouliez vous moquer du gamin aux serviettes. »

Connor serra la balle dans sa paume. La vérité de la déclaration frappa le lanceur professionnel de plein fouet. Pendant un instant, l’atmosphère devint lourde.

« Tu as du culot, Hayes, » murmura Connor.

« Mon père disait que la vérité n’a pas besoin d’être polie pour être exacte, » rétorqua Jamal.

Connor esquissa un sourire presque imperceptible. « Ton père avait l’air d’être un sacré bonhomme. Samuel n’arrête pas de parler de lui aux autres arbitres de la ligue. Il parait qu’il a refusé un poste d’évaluateur dans les ligues mineures il y a dix ans. »

Jamal se figea. Les bras lui en tombèrent. « Quoi ? »

Connor haussa les épaules. « C’est ce que Samuel a dit dans le vestiaire hier soir. Ton père a eu une offre pour intégrer le programme de formation des officiels de la Triple-A. Il a refusé. »

Jamal sentit son estomac se nouer. « Pourquoi ? Il ne nous a jamais dit ça. Il n’en a jamais parlé à ma mère. »

« Je ne sais pas, gamin. Je suis juste un lanceur qui paie des amendes quand il s’énerve contre les arbitres, » dit Connor en se retournant pour regagner le tunnel. « Mais si tu veux savoir, demande à Samuel. Il est sur le terrain ce soir. C’est lui qui contrôle le marbre. »

Chapitre 4 : Les Secrets de Marcus

Pendant tout le match contre les Yankees, Jamal travailla comme un automate. Il ramassait les balles fausses, apportait les serviettes aux joueurs, nettoyait les disques, mais son esprit était à des kilomètres de Franklin Field.

Pourquoi son père aurait-il refusé une telle opportunité ?

Marcus Hayes avait passé sa vie à adorer le baseball professionnel. Il regardait chaque match à la télévision, étudiait chaque décision litigieuse, annotait des centaines de pages de règlements. Travailler dans les ligues mineures aurait été le premier pas vers son rêve ultime : arbitrer dans la Major League Baseball. Pourquoi avoir décliné ?

Après le neuvième manche et la victoire 5–3 des Kings, Jamal attendit près de l’accès réservé aux officiels. Samuel Rhodes sortit du vestiaire des arbitres, son sac de voyage à la main.

En voyant le jeune garçon, Samuel s’arrêta et lui sourit chaleureusement.

« Jamal ! Bonne soirée sur le terrain. Tu as eu du travail avec toutes ces balles fausses en septième manche. »

« Monsieur Rhodes, » commença Jamal sans préambule, la voix légèrement tremblante. « Est-ce que mon père a vraiment refusé un travail dans la Triple-A ? »

Le sourire de Samuel s’effaça lentement. Il jeta un coup d’œil autour du couloir désert, puis poussa un soupir Shoulders.

« Connor a la bouche trop grande, » murmura Samuel.

« Est-ce que c’est vrai ? » insista Jamal, se rapprochant. « Dites-moi la vérité. »

Samuel posa son lourd sac au sol et s’appuya contre le mur de béton.

« Oui, Jamal. C’est vrai. C’était en 2014. Tu avais deux ans. La ligue lui a proposé un poste d’arbitre itinérant dans l’International League. Ça voulait dire être sur la route deux cents jours par an, gagner une misère pendant des années avant d’avoir la moindre chance d’atteindre la MLB. »