« Mais c’était son rêve ! » s’écria Jamal. « Tout ce qu’il m’a appris, tout ce qu’il a écrit dans ce livre… c’était pour ça ! »
« Non, Jamal, » dit Samuel doucement en posant une main ferme sur l’épaule du garçon. « Ce n’était pas son rêve ultime. Ton père a regardé ton visage quand tu étais bébé. Il a regardé Rochelle qui travaillait déjà deux emplois pour payer votre maison. Il a fait le calcul. Être sur la route signifiait abandonner sa famille, vous laisser seuls, risquer votre sécurité financière pour une chance sur mille d’y arriver. »
Les larmes montèrent aux yeux de Jamal.
« Il a choisi de rester, » continua Samuel. « Il a pris ce boulot à l’entrepôt. Il a continué d’arbitrer les matchs du lycée le week-end parce que ça lui permettait d’être là chaque soir pour te border. Il n’a pas sacrifié son rêve, Jamal. Il l’a simplement déplacé. Son rêve, c’était de te transmettre tout ce qu’il savait. »
Jamal resta silencieux, le souffle court. Les images de son père révisant les règles sur la table de la cuisine tard le soir, avec ses tasses de café renversées et son sourire fatigué, prirent soudain une tout autre dimension.
Ce livre de règles n’était pas le manuel d’un homme qui avait échoué à atteindre le sommet. C’était le testament d’un homme qui avait tout donné pour son fils.
« Est-ce que ma mère sait ? » demanda Jamal d’une voix étouffée.
« Non, » répondit Samuel. « Marcus ne voulait pas qu’elle se sente coupable. Il lui a dit qu’il n’avait pas été retenu lors des sélections. C’est le seul mensonge qu’il lui a jamais fait. Et il l’a fait par amour. »
Chapitre 5 : La Finale sous la Pluie
Le samedi suivant, le ciel au-dessus de Columbus s’était teinté d’un gris menaçant. Une pluie fine et intermittente s’abattait sur le complexe sportif de Berliner Park, où se jouait la grande finale du tournoi U-18 entre les Eastside Red Sox et les West Liberty Dragons.
C’était le match pour lequel Patrice Lang avait désigné Jamal en tant qu’arbitre du marbre.
À quatorze ans, vêtu de sa veste noire d’officiel, de son plastron de protection et de son masque à grille en acier, Jamal ressemblait à une anomalie au milieu de ces joueurs de dix-sept et dix-huit ans, dont certains mesuraient déjà plus d’un mètre quatre-vingt-cinq et arboraient une barbe naissante.
Dans les tribunes remplies de recuteurs universitaires et de parents survoltés, Rochelle était assise au premier rang, emmitouflée dans son manteau imperméable. À côté d’elle, Samuel Rhodes, en civil, était venu assister à la rencontre.
« Tu es nerveuse ? » lui demanda Samuel.
« Je suis morte de trouille, » répondit Rochelle en serrant son thermos de café. « Regardez ces batteurs, Samuel ! Ils sont deux fois plus gros que lui ! S’il prend une mauvaise décision, ils vont le piétiner ! »
« Ils peuvent essayer, » dit Samuel avec un léger sourire. « Mais votre fils a quelque chose que ces gamins n’ont pas. Il a la clarté. »
Sur le terrain, la tension était palpable dès la première manche. Le lanceur partant des Dragons, un grand gaucher nommé Tanner Vance — qui n’était autre que le neveu de Wayne Vance — lançait de véritables bombes. Sa balle rapide frôlait les 88 miles par heure, traçant une trajectoire rectiligne et lourde dans l’air humide.
Au début de la septième et dernière manche, le score était à égalité : 2–2.
La pluie commençait à tomber plus fort, rendant la balle glissante et le sol du champ intérieur de plus en plus boueux. Les joueurs glissaient, les lanceurs luttaient pour trouver leurs appuis sur le monticule.
Jamal, derrière le marbre, n’avait pas raté un seul appel. Sa zone de frappe était restée constante du premier au dernier lancer : exacte, impartiale, impitoyable.
Deux retraits. Un coureur au troisième but pour les Eastside Red Sox.
Tanner Vance s’installa sur le caoutchouc. La sueur et l’eau de pluie coulaient le long de son visage. Il était épuisé, ayant déjà effectué plus de quatre-vingt-dix lancers.
Sur le banc des Dragons, l’entraîneur — un homme réputé pour son tempérament explosif — hurlait des instructions : « Ajuste ton grip, Tanner ! Pas de passe droite ! Finis-en ! »
Tanner prit son signal auprès du receveur. Il se mit en position de set (arrêt).
Il regarda le coureur en troisième base. Il garda le ballon dans son gant au niveau de la poitrine. Puis, brusquement, le pied arrière de Tanner glissa légèrement dans la boue du monticule. Pour compenser sa perte d’équilibre, il abaissa ses mains de deux pouces avant d’interrompre complètement son mouvement pour réinitialiser sa position.
Tout s’arrêta pendant une fraction de seconde.
Dans les tribunes, Samuel Rhodes se redressa d’un coup.
Jamal n’hésita pas une microseconde. Il retira son masque d’un geste sec de la main gauche, fit un pas en avant vers le monticule, et écarta les bras d’un mouvement haut et clair.
« BALK ! » hurla Jamal, sa voix perçant le bruit de la pluie et le murmure de la foule.
L’entraîneur des Dragons bondit hors du banc comme si une bombe avait explosé sous ses pieds. « QUOI ?! QU’EST-CE QUE TU Racontes, GAMIN ?! »
Le coureur de troisième base des Red Sox n’attendit pas. Il s’élança vers le marbre et franchit le disque sans qu’un autre lancer ne soit effectué.
Le tableau d’affichage passa instantanément à : Eastside Red Sox : 3 West Liberty Dragons : 2
L’entraîneur des Dragons chargea vers le marbre, s’arrêtant à quelques centimètres du visage de Jamal, crachant de la boue et de la salive.
« C’EST UNE PLAISANTERIE ?! » hurlait l’entraîneur. « IL A GLISSÉ ! C’EST LA BOUE ! TU NE PEUX PAS APPELER UN BALK SUR UNE GLISSADE EN FIN DE SEPTIÈME MANCHE DANS UNE FINALE ! »